Lorsque je travaillais encore chez Michelin, j’ai eu la chance de croiser la route de son patron emblématique, François Michelin. Non pas dans les bureaux du siège social, mais dans la maison de retraite où il passait les quelques années qu’il lui restait à vivre.

 

 

 

 

 

‘Monsieur François’ était assis dans son fauteuil roulant lorsque je suis venu me présenter à lui. J’étais ainsi debout, face à lui ; il me regardait avec intensité, droit dans les yeux, en même temps qu’il tenait ma main de ses deux mains jointes. Il me dit alors :

« Il n’y a qu’une seule chose, l’Homme! »

 

J’ai été marqué par cet échange car j’entendais en une phrase tout ce que François Michelin résumait de sa longue aventure professionnelle. Quelle leçon pour le jeune cadre que j’étais alors! Un ou deux ans après, François Michelin s’éteignait.

 

Je ne résiste donc pas au fait de vous partager quelques citations de François Michelin tirées d’un livre publié en fin d’année dernière par Sara Mandray, en guise de mémoire – par ailleurs primé – de son Master Entrepreneurs d’HEC : François Michelin. A l’école du management intégral (Editions Atlande). Un mémoire qui met en mots la pensée de François Michelin, un magnifique trésor pour notre monde. Ma retranscription est inévitablement réductrice ; j’espère simplement qu’elle vous donnera envie d’en lire davantage. Je me suis autorisé à mettre en gras celles qui me touchent très personnellement.

Le mystère de la personne

« Chaque personne porte en elle un diamant. »

« Chaque fois que je rencontre quelqu’un, je me demande : ‘Quel est le diamant qui est caché en lui?' »

« Quand on regarde quelqu’un, c’est la lumière de la personne qui entre dans votre œil, ce n’est pas l’inverse. »

« Donner la main, la donner vraiment, c’est y mettre toute sa personne! […] La personne en face est tout pour vous! »

« Qui sommes-nous pour juger? »
« L’erreur fondamentale de la notation, classification, c’est qu’elle apporte un jugement ‘mécanique’. Une classification n’est pas un contact, ce n’est pas une vie! »
« Nul ne parviendra jamais à mettre une personne en équation. »
« Le jour où l’on croit avoir tout deviné de quelqu’un, où l’on croit le connaître complètement, on est sans le savoir à côté de la réalité. »
« ‘Aime’, dirais-je en plus. Aimer quelqu’un, c’est l’accepter tel qu’il est, partir à la recherche de sa vérité qu’il faut admettre telle quelle, même si elle est inexplicable. […] C’est simplement le respect de la liberté de la personne. C’est respecter son mystère. »
« Il en faut du respect pour une personne, pour être sûr qu’on ne va pas lui demander de faire des choses qui soient contraires à sa nature! Quand le rythme est radicalement contraire à la personne, ça ne peut pas marcher. Il y a un rythme de travail qui est destructeur. […] Il y a parfois, et de plus en plus, des rythmes de vie inhumains. Empêcher l’exercice de la liberté intellectuelle d’un homme sous prétexte qu’il faut aller vite peut être destructeur. Ce n’est pas respectueux de la personne. »

Le développement humain

« Aider l’homme à devenir ce qu’il est, voilà ce qui compte avant tout. »

« Devenez ce que vous êtes. »

« J’ai une confiance vécue dans l’être humain. Il ne demande qu’à se surpasser et devenir ce qu’il est dès lors qu’on lui en donne les moyens et qu’on le reconnaît dans toute la splendeur de son humanité. Tout homme que l’on regarde droit dans les yeux, comme un homme unique, libre et responsable, devient lumineux comme un soleil. Quand je pense à tout ce qu’on pourrait en faire en libérant les énergies! »
« Plus les personnes sont ce qu’elles doivent être, uniques, singulières, libres, plus l’entreprise gagne en créativité, en innovation, en avancements constructifs. »

« Ce qu’on attend de vous, ce n’est pas que vous vous conformiez à nous, c’est que vous deveniez ce que vous êtes. […] Vous êtes Vous. Ne vous conformez pas! […] Nous ne sommes pas des « ressources humaines », nous sommes des hommes pleins de ressources, ça n’a rien à voir! »

« Tout homme dans ce monde a une mission unique. Et cette mission, il faut la respecter. Il n’y a pas de grands hommes et de grands patrons. Il y a des hommes qui ont des missions. Ils sont grands s’ils les remplissent, et petits s’ils ne les remplissent pas. »
« Votre métier (de manager) c’est que les talents ne dorment pas! Combien de personnes avez-vous fait grandir? Combien de talents avez-vous révélés? »

« L’entreprise est au service du développement de l’Homme. »

« La diversité dans l’entreprise est une nécessité! […] N’ayez pas peur de la différence entre les personnes. Les différences de point de vue sont nécessaires à l’action. […] N’ayez pas peur des profils à fort caractère. Nous avons besoins de personnes qui posent les questions pour secouer la poussière de la maison. »

L’homme face aux conséquences

Il existe « une règle fondamentale : tout homme doit supporter les conséquences de ses actes. »
« L’homme ne s’éduque que s’il se cogne sur les conséquences de ses actes. »
« Tout cela n’est que l’expression de la responsabilité de notre liberté vis-à-vis de ce que nous faisons et de ce que nous sommes. »
« Pour que la responsabilité soit claire, le but à atteindre doit être clair et net. »
« Ce qui détruit l’entreprise, c’est ce qui empêche les hommes de pouvoir exercer leur responsabilité. »
« Mettez l’homme en face de ses responsabilités, il se découvre des qualités qu’il ignorait. »
« La bureaucratie installée qui se développe par elle-même en central est dictatoriale par nature. L’ordre du chef devient la référence et se substitue à la réalité, aux faits. Même quand le chef a tort! […] La tentation c’est de pousser les gens, de leur dire : ‘c’est ça qu’il faut que vous fassiez’. Or il faut que ce soit eux qui nous tirent. On ne peut pas pousser sur une corde! […] Le bottom-up est beaucoup plus efficace immédiatement! Lâchez les baskets de quelqu’un, il galope! »

Le respect du réel

« Le concret est un rude éducateur. »
« J’ai toujours pensé qu’il fallait que les personnes de l’atelier éduquent leur chef, pour les ramener à regarder la réalité des choses. »
« Sur le terrain, la réalité vous saute au visage. »

Le leader au service

« La vertu fondamentale du patron, c’est l’humilité. »
« Je crois que la confiance, c’est de se faire connaître tel qu’on est, avec ses défauts et ses qualités. »
« Quelqu’un qui avoue qu’il s’est trompé génère la confiance parce qu’il ne se met pas au-dessus de la réalité et de la vérité. Il est dans une position d’égal à égal, d’homme à homme. »
« Il faut savoir se servir des erreurs comme d’un fumier pour faire grandir les qualités positives des autres. »
« Dire ‘Je ne sais pas’, ça libère. »

« Le chemin de l’unité se trouve en fait dans le service des autres. Une entreprise peut être le lieu de cette réconciliation. Une organisation dans laquelle la miséricorde est le fond de l’attitude de tous les chefs. Nos entreprises manquent de miséricorde. C’est trop souvent l’orgueil qui tient la place. »

Le capitalisme au service du développement humain

« Le profit est un moyen indispensable. Mais s’il devient une fin en soi, il épuise l’entreprise, empêche son développement et… finit par s’épuiser lui-même. » La finance « est nécessaire à l’accomplissement de l’activité humaine, mais elle doit rester à son service. […] C’est donc un danger de ne fixer que des objectifs financiers aux entités. »
« On ne veut pas accepter le rythme naturel des choses. On impose le rythme. On veut aller trop vite. Trop vite. C’est trop souvent la finance qui fixe le rythme. Et ce rythme-là, il ne correspond pas à la réalité. Une graine, elle met un certain temps pour pousser, un temps que l’on ne décrète pas. Le rendement normal sur le long terme devrait être autour de 3 ou 4% par an, pas plus, c’est ce que fait un arbre tous les ans. »
« L’argent doit être un serviteur et non un maître. L’argent ne peut fructifier que dans la mesure où il est mis au service des hommes. »

 

Il serait prétentieux de m’auto-proclamer héritier de la pensée de François Michelin, mais j’ai une profonde joie à la lecture de cette matière si juste et riche qui rejoint entièrement la manière dont je conçois mon travail, et la mission de mon entreprise, mise par écrit dans mes statuts : « Accompagner la transformation humaine des organisations afin de réordonner le travail à l’homme et à sa réalisation, qu’il devienne ainsi libre co-créateur d’un monde dont il est dépositaire. » Vous l’aurez compris, si j’y trouve des ressemblances, c’est peut-être que s’y retrouve la même anthropologie.

 

A l’heure où nous parlons d’organisations responsabilisantes, d’entreprises libérées, de Qualité de Vie au Travail, d’engagement des collaborateurs, de diversité, ne trouve-t-on pas ici nombre de réponses?

 

Le livre conclue sur une citation de Pierre-Yves Gomez, qui résume beaucoup de cette pensée :

« Il n’y a pas de travail ayant plus de raisons d’être que celui qui, institué par la société, affirme en son nom le souci de toute humanité. »

(PY.Gomez, Intelligence du travail)

 

François Michelin. A l’école du management intégral.

Sara Mandray. Editions Atlande.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Photo : Didier Maillac/REA